Rencontres avec des défenseurs de droits humains

Rafael Palencia Fernández

Avocat, Président de la Asociación Colombiana de Defensores de Derechos Humanos, Bogotá D.C.

Portrait: Verónica Giraldo Canal, 2012. 

Le 4 juillet 2012


Ma carrière en droits humains a commencé en 1994 dans la ville de Cartagena. À cette époque, il se commettait de nombreux assassinats de délinquants sans que les autorités ne réalisent aucune enquête. Je ne comprenais pas que dans une ville de l’importance de Cartagena, il puisse y avoir une pratique d’exécutions extrajudiciaires impunies et cela m’inquiétait. Je me suis joint au Comité Permanente por la Defensa de los Derechos Humanos (CPDH) où j’ai commencé à travailler sur divers thèmes, dont la violence policière contre les manifestations organisées par les travailleurs du milieu hospitalier.


Cet emploi m’a éventuellement mené à être l’objet d’un montage judiciaire. Le 20 février 2003, les autorités ont annoncé aux médias qu’un attentat terroriste était sur le point d’être commis. En plus de mon poste au CPDH, je travaillais alors en tant qu’inspecteur au ministère du Travail. Depuis le 1er février, j’étais en vacances et je visitais des membres de ma famille dans la ville de Barranquilla. À mon retour à Cartagena, je fus capturé dans le cadre d’une impressionnante opération militaire et propagandiste. Un rapport des services de renseignement m’accusait d’être un idéologue de la milice Manuel Rodriguez Torizes de Cartagena, liée aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). J’ai été enfermé exactement un an, quatre mois et huit jours.


Une des présumées preuves pour soutenir mon arrestation était une déclaration d’un vendeur ambulant de café, signée dans les bureaux de la Police judiciaire (SIJIN). Selon celle-ci, je faisais partie, avec d’autres, d’une milice des FARC. Cet homme ne s’est jamais présenté au tribunal pour confirmer sa déclaration et, de ce fait, n’a jamais acquis le statut de témoin. Un autre document présenté au procès était un rapport des services de renseignement auquel on n’a accordé aucune valeur probante. Finalement, l’accusation a présenté un document appelé « Escuela de milicias bolivarianas » et affirmait l’avoir trouvé sur mon ordinateur au ministère du Travail. On affirmait également avoir trouvé sur mon bureau, une disquette contenant ce même document. Cependant, le test technique effectué a révélé que ce document avait été créé le 13 février et modifié le 18 février, avec un autre ordinateur que le mien et pendant mon absence.


Je tiens d’ailleurs à préciser que le procureur qui a permis que ces documents soient créés, Demostenes Camargo de Avila, est toujours directeur des poursuites judiciaires à Cartagena. Il vaut aussi la peine de noter que ce même procureur se rendit célèbre par la suite pour l’arrestation du professeur Alfredo Correa de Andreis, qui a par la suite été tué par des paramilitaires avec l’appui d’informations fournies par le Département administratif de sécurité (DAS).


J’ai été enfermé en 2003 dans la prison de San Sebastian de Ternera de Cartagena. Je m’avancerais à dire que la privation de la liberté est ce qu’un être humain peut vivre de plus difficile après la torture. Ceci est dû aux conditions de détention : l’isolement, l’absence de soins de santé, la nourriture déplorable et insuffisante, l’impossibilité de travailler ou d’étudier, des fouilles humiliantes pour les détenus, etc. Cependant, durant ma détention, j’ai contribué à la formation d’un comité de droits humains et d’une table de travail qui tentait de négocier avec les autorités carcérales pour obtenir de meilleures conditions et, plus particulièrement, pour améliorer les conditions de visite de nos familles. À cette époque, les membres de l’Asociación Colombiana de Abogados Defensores de Derechos Humanos (ACADEHUM) m’ont offert leur solidarité et ont manifesté leur préoccupation à mon égard au directeur des poursuites criminelles, tout comme la FIDH, le Colectivo de Abogados José Alvear Restrepo (CCAJAR), le CPDH et Avocats sans frontières France.


Finalement, durant le processus judiciaire, la poursuite n’eut d’autre choix que de retirer l’accusation initiale et de demander mon acquittement. Un juge, qui fut effectivement impartial, a émis un verdict d’acquittement. Malgré l’attitude persécutrice du procureur et l’illégalité de ses actes, je faisais pleinement confiance au système pénal et je n’ai jamais pensé que j’allais être condamné.


À la suite de libération, des personnes armées surveillaient ma résidence. J’ai donc décidé de déménager à Bogota, mais là encore, les persécutions ont continué. J’étais suivi, des camionnettes restaient stationnées devant ma maison, et mon cellulaire était sur écoute, comme j’ai pu le constater plus tard lors de la publication des archives du DAS. Ce sont plus particulièrement mes conversations téléphoniques avec maître Alirio Uribe Muñoz, directeur du CCAJAR qui ont été écoutées. Celles-ci portaient sur les activités de promotion des droits humains et en particulier sur la juridiction de la Cour pénale internationale.


La menace constitue en soi une importante attaque à l’intégrité personnelle mettant un individu en état permanent d’angoisse, d’anxiété, d’instabilité émotionnelle et de souffrance. La qualité de vie s’en trouve profondément détériorée. On cherche à se protéger sans pouvoir faire confiance en l’État. Lorsque je suis arrivé à Bogota, je me suis dirigé vers le programme de protection du ministère de l’Intérieur. On m’y a dit de contacter des autorités comme le DAS et la police, et qu’elles pourraient faire des études concernant les risques auxquels j’étais exposé, mais c’était justement cette police nationale qui avait fait le montage judiciaire contre moi, et c’est depuis le DAS que s’organisaient des activités criminelles contre les organisations de droits humains.


En 2006, j’ai reçu des menaces de mort dans les bureaux du CCAJAR de la part de groupes illégaux. C’était une conséquence de ma participation à une mission humanitaire dans la région de Montes de María, une zone conflictuelle où nous avions reçu des informations concernant des violations de droits humains comme des exécutions extrajudiciaires, des détentions arbitraires massives et des cas de falsos positivos. [Cette expression désigne les assassinats de civils par des agents de l’État, officiellement répertoriés par la suite comme des membres de la guérilla morts au combat.]


J’ai alors décidé de déménager dans un appartement au centre-ville. En 2007, cet appartement a été l’objet d’une perquisition ordonnée par une procureure de la ville de Barranquilla, un jour où j’étais absent. Le disque dur de mon ordinateur et d’autres biens ont été volés. Cette perquisition était fondée sur une prétendue information selon laquelle il y avait, dans mon appartement, des armes et des explosifs des FARC. Plus tard, ces informations se sont révélées fausses et on m’a présenté des excuses. En fait, à cette époque, il y avait dans mon appartement une salle de montage vidéo qui était devenue mon activité professionnelle, puisque je ne pouvais plus travailler comme avocat et que ma situation économique était très précaire. Encore une fois, je sentais que mon intégrité personnelle était menacée. J’ai donc décidé de déménager à San José au Costa Rica où je suis resté un an. J’y ai été accueilli par le Centre pour la justice et le droit international (CEJIL) où j’ai fait un stage avec le soutien d’Amnistie internationale.


Depuis mon retour de San José, je n’ai pas été l’objet de persécution visible à nouveau. Cependant, je n’écarte pas la possibilité que je sois sous surveillance et que mes communications soient écoutées. De plus, je ne sens pas que le climat soit favorable à mon retour dans ma ville natale, Cartagena, puisque les assassinats d’avocats y continuent et que les autorités judiciaires ne poursuivent toujours pas les responsables. Durant la dernière décennie, pas moins de treize avocats défenseurs des droits humains y ont été assassinés.


Ma persécution m’a laissé convaincu que mon activité doit servir à renforcer le travail des avocats défenseurs des droits humains. Il y a, en Colombie, une crise profonde et durable de droits humains et l’État de droit doit exercer son rôle de garant de ceux-ci. J’ai décidé de m’impliquer au sein de l’ACADEHUM et j’y occupe actuellement le poste de président du conseil national.


Lorsque j’ai commencé mon travail en 1994, je savais indubitablement que dénoncer des violations de droits humains dérangerait les responsables et que j’aurais à faire face à leurs réactions. Ce qui me donnait confiance était de savoir que mon action correspondait au rôle de l’État de droit. Je n’aurais jamais pu m’imaginer que ma lutte déclencherait une persécution contre ma propre vie de la part des organes de l’État. J’étais animé par l’idée de contribuer à diminuer la violence et les violations graves de droits humains envers divers membres de la société, comme les dirigeants civiques et syndicaux.


Aujourd’hui, je suis heureux que nous ayons réussi à motiver d’autres avocats, étudiants, dirigeants civiques et intellectuels à s’engager dans cette lutte. Il importe de motiver les nouvelles générations pour que la Colombie développe une culture juridique exigeant la sanction des violations, une meilleure politique publique de prévention des violations et un meilleur exercice judiciaire de respect des droits et de réparation. Dans mon cas, ma requête en justice contre l’État pour des réparations a été rejetée pour des motifs procéduraux, mais je me sentirais tout de même réparé si dans ce pays, on respectait le travail des défenseurs des droits humains et, en particulier, des droits économiques, sociaux et culturels des victimes du conflit armé interne.

Caminos de compromiso

© 2013 Christopher Campbell-Duruflé

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